Welcome to New York - Une tahitienne avec des fruits

WELCOME TO NEW YORK

Réalisé par Abel FERRARA | Avec Gérard DEPARDIEU sortie le 17 mai 2014 en VOD

Gerard Depardieu dans welcome to new york

UNE TAHITIENNE AVEC DES FRUITS

Ecrit par  pour Revue Zinzolin

On le sait depuis MS.45 (L’ange de la vengeance) les scènes de voitures – disons de banquette arrière – sont parmi les plus importantes du cinéma de Abel Ferrara. C’est une Zoe Lund fardée qui abat dans une berline un cheikh et son chauffeur au son du jazz horrifique de Joe Delia. C’est Harvey Keitel qui agrippe d’une main le volant de sa voiture de Bad Lieutenant, et pointe, de son autre main, une arme face caméra. C’est encore et surtout Frank White (Christopher Walken), enfin libre, retrouvant à travers la vitre de sa limousine les rues d’un New York en transformation. Alors une lumière blanche teintée de bleu éclaire par intermittence son profil tragique. Le roi de la ville est de retour.

Il en est de ces scènes comme un rituel, intronisant ici et là les personnages au parangon de leur charisme, de leur beauté ou de leur excès. Dans Welcome to New York, Devereaux (Gérard Depardieu), pourtant directeur du FMI, n’a pas le droit à une telle cérémonie. Son passage sur la banquette sera de courte durée, seul au fond du taxi cherchant son portable, éclairé par la lumière blafarde du jour. D’un New York qui ne ressemble plus à celui de White, polis et poncé depuis belle lurette du temps de Giuliani. Partout des banques. Le roi est mort avec son territoire.

La banquette arrière de Simone (Jacqueline Bisset) est d’une toute autre ampleur. L’épouse fortunée de Devereaux se fait conduire le long des quais de Seine. Sa beauté froide se révèle aléatoirement au gré d’une lumière blanche tandis que Ferrara se rappelle à nous. Simone vient d’apprendre l’arrestation de son mari et s’active déjà. Ce n’est sans doute pas la première fois qu’elle lui vient en aide. A défaut d’un roi, va-t-on voir une reine ? Première dame lui suffira.

Pendant un temps donc, Ferrara se fait évanescent, s’oubliant là pour mieux revenir ici et nous dire, par ses absences, que son film n’est pas là où lui n’est pas. AinsiWelcome to New York n’est pas un film sur le sexe. Certes le gros Devereaux baise à tout va, éructant d’une blowjob à une handjob sans savoir s’arrêter. Et quand la femme de ménage entre dans la chambre au petit matin, la glace parfum viagra de la veille l’incite encore à essayer de se branler sur sa bouche. Tout est montré sans fondus, sans jeux de lumière, sans musiques ; sans Ferrara. Loin des danses envoutantes d’Asia Argento dans New Rose Hotel usant de son tatouage comme d’un maraboutage.

Ce n’est pas non plus un film sur la prison dont les scènes s’en tiennent à l’enregistrement du protocole pénitencier. Un policier dira d’ailleurs à Devereaux qu’à partir de maintenant le mot clef c’est celui d’instructions, prenant le relais de celles du réalisateur. C’est encore moins un film de procès, résumé par les véritables images de l’avocat de Nafissatou Diallo. Là encore on se fie à la procédure.

Ce Ferrara inconstant induit peut être que de tout cela il n’en a que faire. Que c’est un passage obligé. Qu’il se fout du travail de Devereaux, comme de sa fille, comme de son gendre et sans doute comme de DSK et Anne Sinclair. En témoigne le prégénérique du film assez étrange. Depardieu jouant Depardieu répond à de faux journalistes lui demandant pourquoi il a accepté ce rôle. Les masques tombent d’emblée, rappelant que c’est bien Depardieu qu’il faut voir sous Devereaux. Et qui faut-il voir sous le masque de Depardieu ? La présence de Sanyn Leigh – compagne du cinéaste – parmi ces journalistes – n’est sans doute pas anodine.

Devereaux est assigné à résidence dans un appartement que loue Simone à ses frais (60 000$ par mois tout de même). Ferrara installe un huis clos, et s’installe aussi presque physiquement, tant son style se fait sentir, aux cotés de Devereaux et donc de Depardieu. Deux figures du cinéma, que l’on a voulu, pour l’un comme pour l’autre, assagir, rééduquer, désintoxiquer. Voici les monstres insoumis qui créent ensemble un monstre plus gros encore : Devereaux. Celui qui, enfant de la civilisation européenne désenchantée, où Dieu est mort depuis quelques temps déjà, nourri au culte de la connaissance, aurait dû être puissant, lisse, formaté. En tout cas en apparence. A l’opposé de ce Depardieu insatiable, de ce Ferrara addict et croyant. Mais il est pire encore. Pire, parce qu’il ne veut pas être sauvé. Surtout pas par sa fille qui regrette de n’avoir rien fait pour le soigner. Il lui répond avec un vous de circonstance : « Allez tous vous faire enculer ! » qu’il complétera plus tard par« surtout toi Simone ! Toi qui a tout construit pour que je devienne Président enfin pour que tu deviennes Présidente. »

Un tableau de Gauguin qui recouvre les murs de ce loft ruineux nous apparaît plein cadre. Une Tahitienne avec des fruits est aux premières loges du spectacle, face à Devereaux. Elle le nargue par sa tranquillité et lui chuchote secrètement :

« Peut-être que si l’université, la soif de connaissance, le pouvoir ne t’avaient pas agrippé si tôt, tu aurais pu échapper à « cette lutte européenne après l’argent », pour être « libre enfin » comme disait mon peintre. C’est trop tard Devereaux, du chaos qui t’entourait depuis ton enfance, témoigne ton épouse, tu n’as pas su en faire un phénomène esthétique, un art, préférant te laisser dompter patiemment, avant que ton chaos ressurgisse, fou de rage. Regarde tes frères, Ferrara et Depardieu pour qui le chaos a toujours été source de pures énergies ! Voilà des hommes intègres. C’est trop tard Deveraux. Tu n’es pas le Bad Lieutenant, tu n’es pas Frank White, ou autres héros de Ferrara qui, si bas dans la violence, pouvait encore avancer à l’idée d’une rédemption possible. Car de Dieu, ce n’est pas les pieds que tu baiserais, mais son cul. Reste Simone qui a cru un jour pouvoir t’acheter comme elle cru m’acheter alors que ce n’était que mon tableau. »

Paul Gauduin

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Revue zinzolin

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